Regarder l’épisode : la bulle IA craque-t-elle déjà ?
Un épisode pour les fondateurs, CTO et dirigeants qui doivent décider quoi faire de leurs budgets IA sans attendre l’éclatement ou la consécration. Pressé ? La RAM chinoise à 01:36, le chiffre qui inquiète sur Anthropic à 06:47, et le cartel à 37:42.
Chapitres
- 00:00 – Intro
- 01:36 – Le fait marquant de Karim : la RAM chinoise qui fait vaciller le marché
- 06:47 – Le chiffre qui inquiète : la croissance d’Anthropic ralentit
- 09:04 – Le fait marquant de Wassim : les détecteurs de texte généré par IA
- 12:26 – Le fait marquant de Racem : la voiture volante d’Elon Musk
- 16:03 – Anthropic, la conscience de l’IA et le débat avec le Pape
- 26:50 – Les maths et l’IA : la crise existentielle des chercheurs
- 33:40 – Décompilation de code et jeux vidéo piratables
- 37:42 – L’accord du cartel IA autour de Trump
- 40:05 – Le retour en forme de Meta et Google
- 41:33 – Anthropic abandonne Git en interne pour son propre outil
- 45:45 – Fuites de données et actualité cybersécurité
- 48:52 – Hack des frigos connectés : quand le piratage touche le monde physique
- 49:52 – Conclusion
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L’essentiel de l’épisode en 2 minutes
Tous les quinze jours, le trio se demande si la bulle IA en est une. Cette fois, les craquements sont audibles. Côté matériel, CXMT, un fabricant chinois de mémoire vive, annonce 22 milliards de revenus, dix fois plus que le même semestre l’an dernier, et une architecture de puce plus efficace que ce qui existe. Les acteurs du hardware ont perdu autour de 1 000 milliards de capitalisation dans la semaine. Côté modèles, Anthropic croît toujours, mais deux fois moins vite qu’au trimestre précédent, avec un peu plus de 450 milliards de dollars d’engagements non annulables auprès de ses fournisseurs.
Le reste de l’épisode suit le même fil : qui tient encore debout quand les certitudes bougent.
- Les détecteurs de texte IA ne sont pas fiables, et les universités s’en servent quand même pour sanctionner.
- Le débat Pape contre Anthropic relève, pour Karim, du marketing de la peur plus que de la métaphysique.
- OpenAI publie 700 preuves mathématiques, et des médaillés Fields parlent de crise de vocation.
- Décompilation d’exécutables, Git remplacé en interne chez Anthropic : le logiciel installé perd sa valeur de marché.
Une puce RAM chinoise efface 1 000 milliards de capitalisation en une semaine
Karim ouvre depuis New York, où l’angoisse commence à s’installer sur les marchés. La nouvelle vient de CXMT, un producteur chinois de RAM sorti de nulle part : 22 milliards de revenus sur le semestre, dix fois plus qu’un an plus tôt, environ 50 % de marge, et une nouvelle architecture de puce annoncée comme bien plus efficace que ce qu’on trouve aujourd’hui. L’effet domino a été immédiat sur les valorisations du hardware, avec une perte estimée à 1 000 milliards sur la semaine.
Ce n’est pas l’éclatement de la bulle, précise-t-il, mais les gens se demandent si ce n’est pas le premier signe. Un moment Lehman Brothers, entre guillemets.
Pourquoi la RAM, et pas les GPU ?
Racem pose la question que beaucoup se posent : on parle de GPU et de CPU depuis trois ans, jamais de RAM. Wassim explique que les LLM tournent dans la mémoire vive. Depuis l’explosion des usages, le prix de la RAM a explosé aussi, parce que les chaînes de production ne suivent pas. Une alternative chinoise beaucoup plus efficace remet les cartes à plat sur le coût de cette mémoire, et donc sur la valeur de tout ce qui a déjà été acheté.
Son résumé : tu as acheté une machine à X dollars, cette nouvelle RAM la déprécie très vite. Ton investissement de 500 milliards, sur une note comptable, vaut peut-être dix fois moins. Et comme une bonne partie de la valorisation des acteurs de l’IA repose sur le matériel acheté, la valorisation suit.
Anthropic ralentit, et 450 milliards d’engagements ne s’annulent pas
La deuxième news financière est la croissance d’Anthropic : insolente, mais nettement en dessous de ce qui était attendu. Entre le premier et le deuxième trimestre, l’entreprise a doublé son chiffre. Entre le deuxième et le troisième, elle n’a fait que +50 %. Si la tendance continue, on stagne, on atteint le plafond.
Ce qui angoisse le marché, c’est la dépendance. Les valorisations des autres boîtes dépendent des résultats qu’Anthropic et OpenAI annonceront d’ici la fin de l’année. Et Anthropic a déclaré un peu plus de 450 milliards de dollars d’engagements fermes, non annulables, auprès de ses fournisseurs. Si elle ralentit et ne peut pas les couvrir, qu’en est-il des comptes de Microsoft, d’Accenture, de tous ceux qui ont ce revenu inscrit chez eux ?
Le signal côté clients : 29 dollars par employé
Karim regarde le même problème depuis l’autre bout de la chaîne. Accenture a annoncé qu’elle limiterait les dépenses IA par employé, avec un budget qu’il juge ridiculement faible, autour de 29 dollars. Si chaque euro dépensé en rapportait dix, les budgets seraient infinis. Ce n’est pas le cas, donc les clients se rationnent. Les gros acteurs, eux, ont besoin de croître pour justifier les investissements. L’effet domino va du client vers le fournisseur, puis vers la puce. Avec la circularité des investissements (Nvidia investit chez tout le monde, et tout le monde a commandé du Nvidia), le moindre frémissement peut servir de déclencheur.
Les détecteurs de texte IA ne marchent pas, et on sait pourquoi
Le fait marquant de Wassim est passé plus inaperçu : OpenAI relance un détecteur de texte généré par IA, un projet abandonné en 2022-2023 et remis sur la table pour des raisons réglementaires. Il n’y a jamais cru, non par principe mais parce que, mathématiquement, ça ne marche pas. Et c’est déjà largement utilisé, notamment dans les universités, pour détecter la fraude.
Deux exemples cités dans l’épisode : ces détecteurs ont attribué à l’IA 92 % de la Constitution américaine, et la Genèse aussi. Le vrai fraudeur, lui, n’a qu’à changer quelques mots pour casser le signal statistique. Pendant ce temps, des étudiants défendront leur cas face à des institutions qui répondront qu’elles font confiance à l’outil.
L’anecdote du titre
Un ami du trio, Mehdi, a soumis un article au Monde. Il déteste écrire avec l’IA, mais a passé son texte dans un détecteur par précaution : 0 % IA, du pur humain. On lui a suggéré d’enlever le titre et de relancer. Le score a changé. L’outil est instable, et c’est précisément ce que Wassim reproche à toute la catégorie.
Le Pape, la conscience des machines et le marketing de la peur
Racem lance le sujet qui l’agace : Anthropic multiplie publications et rencontres avec des religieux de toutes confessions sur la conscience et la souffrance des modèles, le Pape sort du silence pour dire qu’il n’y a pas d’esprit là-dedans, et Anthropic s’énerve. Sa lecture : plus les gens croient à un esprit, plus l’AGI paraît proche, et plus la valorisation se justifie.
Karim tranche d’abord sur le fond. On ne résoudra jamais la question de la conscience, parce qu’on ne la résout déjà pas pour les animaux, ni scientifiquement pour les humains : on observe un comportement conscient, rien de plus. Que les IA se comportent de façon qui apparaît consciente dans quelques mois ou quelques années, il en est convaincu. Qu’on puisse trancher, non.
Une expression d’Arthur Mensch
Sur la forme, il reprend l’expression utilisée par Arthur Mensch cette semaine : le marketing de la peur. Marketer le péril et l’IA quasi humaine fait partie de la construction d’Anthropic, dans la continuité du discours « c’est tellement puissant qu’on devrait être les seuls à gérer ça ». Le Pape, à son avis, n’aurait pas dû intervenir, mais on peut tourner la page.
De la peur à la souveraineté
Le débat glisse vers l’alignement : avec quelles valeurs ? Américaines, occidentales, religieuses ? Wassim rappelle que toutes les religions ont une frange fanatique, et que les modèles adaptent de toute façon les valeurs au contexte. Puis vient l’argument qui compte pour les entreprises : un modèle open weight chinois peut être entraîné pour fuiter des données sur un déclencheur précis. C’est prouvé techniquement, et ce sera, selon lui, l’angle principal des Américains et des Européens pour défendre leurs modèles souverains, comme ils l’ont fait avec TikTok. Mistral vient d’ailleurs de sortir un modèle à 1 000 milliards de paramètres, avec six à neuf mois de retard sur la frontière : pas le meilleur, mais un entraînement plus transparent, sous réglementation européenne.
700 preuves en quelques jours : les mathématiciens encaissent le choc
Le trio avait prédit qu’il n’y aurait pas de plafond dans les domaines à boucle de vérification automatique. Les maths sont le cas pur : aucune connexion au monde physique, contrairement à la chimie. OpenAI vient de publier environ 700 preuves de problèmes mathématiques, avec un modèle de laboratoire, pas celui accessible au public.
Karim n’est pas surpris, mais le voir arriver fait quelque chose. Même si certaines preuves sont rejetées, le volume est comparable à ce que produisent les chercheurs humains. Et si c’est public, d’autres labos ont probablement des morceaux de ça en privé. On ne voit que ce qui est commercialement accessible.
Duminil-Copin, Villani, et une demande de financement
Wassim cite le témoignage de Hugo Duminil-Copin, médaillé Fields français. Une dizaine de problèmes sur lesquels il travaillait, et pour lesquels il demandait des financements pluriannuels (équipes, post-docs, doctorants), figuraient dans la liste des 700. Il a raconté avoir pleuré ce jour-là. Cédric Villani parle, lui, de crise existentielle et de crise de vocation. Comment postuler à un financement européen sur un problème qu’OpenAI peut craquer dans deux semaines ? Et quel étudiant brillant choisit encore cette voie ?
Karim pousse la comparaison plus loin : un grand chef garde un supplément d’âme, on continuera à vouloir manger chez lui. Un mathématicien, non. Une fois la preuve trouvée, personne n’a besoin d’une preuve humaine. Les échecs ont survécu parce que c’est un sport ; une démonstration n’est pas un spectacle.
Décompiler Adobe, remplacer Git : le logiciel installé perd sa valeur
Autre monde qui s’effondre : celui de l’exécutable. Le fantasme d’ado qui consistait à désassembler un binaire pour retrouver le code source est désormais à portée de n’importe qui. Racem cite la suite Adobe disponible recompilée en ligne, des jeux rouverts et modifiés (Mario dans GTA), AutoCAD et 3ds Max dont la protection reposait sur l’assembleur. Juridiquement, un code réécrit qui ne ressemble plus à l’original peut même se commercialiser.
Pour Karim, c’est un moment Napster. Le MP3 avait fait sauter la barrière technique d’accès à la propriété intellectuelle, il y a eu des procès, puis le business model a changé vers Spotify et le tout-illimité. Sa question : est-ce qu’il ne va pas y avoir un Spotify du software ? Wassim ajoute l’autre pression : Sony vient d’annoncer que la licence d’un jeu acheté 80 euros peut être révoquée à tout moment, d’où un boycott. La décompilation donne aux éditeurs une raison de plus de ne plus jamais livrer un fichier.
Anthropic décommissionne Git
Dans le même mouvement, Anthropic a recodé son Git en interne et décommissionne l’outil d’origine. Pour Racem, c’est un palier : ce n’est pas le logiciel le plus simple à refaire, et ils lui font assez confiance pour l’utiliser en production et le faire évoluer. Wassim y voit un effet de seuil pour toutes les entreprises. Il y a deux ans, il aurait dit qu’il valait mieux payer le SaaS et se concentrer sur son métier. Aujourd’hui, quand un outil coûte 100 000, 200 000, un demi-million par an, deux personnes avec de l’IA peuvent le cloner et le maintenir selon les besoins de l’entreprise. Il ajoute un facteur sécurité : GitHub a eu une fuite récente, et le code d’Anthropic est une propriété intellectuelle qu’on préfère garder chez soi.
Karim nuance : il faudra maintenir, suivre les versions, ne pas prendre trop de retard sur ce qui évolue dans le SaaS. Mais pour une fonctionnalité adjacente à son cœur de métier, qu’on hésitait à internaliser, on n’hésite plus. Chez LegalPlace, la réflexion sur le portefeuille produit est déjà lancée.
Un frigo piraté, des lits bloqués : quand le hack sort de l’écran
L’épisode se termine sur la cybersécurité, avec des fuites chaque semaine : Infogreffe en France, des services publics et privés partout. Et un cas qui marque les esprits : le logiciel qui pilotait la chaîne du froid d’environ 150 magasins a été piraté, les frigos se sont arrêtés, la marchandise a pourri. Wassim rappelle aussi une conséquence de la panne AWS discutée dans un épisode précédent : des lits connectés restés debout, inutilisables, parce que l’application n’arrivait plus à joindre le cloud.
Le constat qui clôt la discussion : on a connecté le software partout pendant vingt ans, puis on a créé les LLM. Tout ce qui est connecté est exposé, donc vulnérable. Les pays encore au fax et aux archives papier sont, pour une fois, les plus tranquilles.
6 choses à retenir sur la bulle IA
- Le premier craquement n’est pas venu des modèles mais de la mémoire : une RAM plus efficace déprécie des centaines de milliards de matériel déjà acheté.
- Anthropic croît encore, mais passer de ×2 à +50 % en un trimestre, avec plus de 450 milliards d’engagements fermes, suffit à inquiéter tout le marché.
- Les clients se rationnent : un budget IA de l’ordre de 29 dollars par employé dit que la rentabilité n’est pas encore là.
- Un détecteur de texte IA qui change de verdict quand on retire le titre ne devrait sanctionner personne.
- Le débat sur la conscience des modèles est insoluble ; ce qu’il sert, c’est un positionnement marketing.
- Quand un outil coûte plusieurs centaines de milliers d’euros par an, deux personnes et des agents de code suffisent désormais à le remplacer.
Les moments forts de l’épisode
- « Ton investissement de 500 milliards de dollars, si tu le mets sur une note comptable, il vaut dix fois moins. » (06:24)
- « Si on continue dans cette tendance-là, on va stagner. On va atteindre le plafond. » (07:54)
- « Ce ne sont pas des modèles fiables. Et non seulement ils ne sont pas fiables sur du texte long, mais on sait tous comment les casser. » (10:15)
- « C’est un débat d’ayatollahs. » (17:40)
- « Anthropic fait ce qu’Arthur Mensch a appelé cette semaine le marketing de la peur. » (18:28)
- « On savait que ça allait arriver, mais ça reste un milestone de le voir de manière publique. » (28:27)
- « Est-ce qu’il ne va pas y avoir un Spotify du software ? » (36:32)
- « Ça ne devrait pas être légal. On voit la naissance d’un cartel. » (38:38)
À propos du podcast de Racem Flazi
Racem Flazi – Le Game est le podcast de Racem Flazi, président et cofondateur de LegalPlace, la plateforme française de création et de gestion d’entreprise. Depuis quelques mois, il y tient avec Karim et Wassim Jouini un rendez-vous bimensuel sur l’actualité de l’IA : un fait marquant chacun, puis les débats que ça ouvre. Cet épisode fait suite à La douche froide de l’IA, où la bulle était déjà sur la table. Le podcast est disponible sur YouTube, Apple Podcasts et Spotify.
À propos de Karim Jouini
Karim Jouini est notre CEO et cofondateur. Ingénieur formé à l’IA bien avant les LLM, il a passé sept ans chez Microsoft avant de fonder Expensya, cédée pour plus de 100 millions. Chez Thunders, il construit des agents de test sur les modèles des labos dont il commente ici les comptes : il lit les chiffres d’Anthropic ou de CXMT en client, pas en spectateur. C’est ce qui rend son avis sur la bulle IA plus terre à terre que la moyenne. Tous les articles de Karim Jouini.
À propos de l’autre invité
Wassim Jouini est CTO de LegalPlace, docteur en intelligence artificielle, passé par Microsoft. Dans l’épisode, c’est lui qui explique le rôle de la RAM dans les LLM et démonte les détecteurs de texte IA.



